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Espace de publication de textes et de réflexions sur des sujets divers..

 

 

 

 

 

 

 

 Mademoiselle de Joncquières

 

Le cinéaste Emmanuel Mouret s’inspire d’un épisode de Jacques le fataliste et son maître écrit par Diderot au XVIIIsiècle, pour mettre en scène, encore et toujours, l’amour et ses tourments. Inépuisable sujet que l’histoire de Mme de la Pommeraye et du marquis des Arcis permet d’éclairer une fois encore pour notre plus grand plaisir.

Le postulat n’est point original : un triangle amoureux formé par un séducteur inconstant, une femme bafouée et une jeune fille emportée par la violence d’une vengeance bien orchestrée. Mais toute la subtilité réside dans le traitement de cette intrigue et la saveur des dialogues. Si Diderot se défendait d’écrire un roman, c’est pourtant bien un épisode romanesque conté à Jacques et à son Maître dans cette auberge où ils se restaurent et dont Mouret tire ce film qui séduit en premier lieu par la beauté de ses images dont chacune est un tableau.

 

Ce qui nous frappe, dans cette histoire, est que tout le monde se trompe et est trompé. Le marquis, en premier lieu, qui nomme « amour » le désir et « ne résiste pas à ce qui lui résiste ». Merveilleuse définition du libertinage, voire du donjuanisme, qui vise à briser les résistances psychologiques bien plus qu’à faire acte de chair. Ainsi ce des Arcis est-il bien le jumeau du vicomte de Valmont et cette jeune fille qu’il croit pure et dévote la cousine de la présidente de Tourvel. Séduire des femmes si pieuses qu’elles en sont inaccessibles revient, on le comprend, à se mesurer à Dieu lui-même. Aime-t-il pour autant ? On peut en douter, si l’on considère la promptitude qu’il met à se lasser de ses proies. Dupé par supercherie vengeresse de son ex-maîtresse, il sera victime à son tour.

Mme de la Pommeraye commet plusieurs erreurs qu’elle paie durement, car elle s’abuse elle-même. Folie que de penser vouloir changer un homme, orgueil de croire qu’on y est parvenue. Des Arcis finit par la séduire puis s’en lasse, comme de toutes les autres. La voilà bafouée. Mais elle va perdre dans sa vengeance aussi vaine qu’infâme les dernières pulsions de vie qui lui restent. Quand l’amour s’enfuit, il ne reparaît plus. Si douloureuse que puisse être cette assertion, elle est réelle. Que rechercher alors dans cet asservissement dans lequel elle croit précipiter le marquis ? Une bien piètre consolation qui tourne à son désavantage. Sa victoire aura un goût bien amer qui n’est pas sans rappeler la fin tragique de la marquise de Merteuil.

Quant à la jeune fille déjà bien éprouvée par la vie et qui devient le jouet de cette mascarade, on ne peut qu’admirer son désir de vérité et son dégoût à tromper. C’est par cette créature -une prostituée- que viendra la rédemption, preuve que la souillure et le déshonneur ne sont pas là où la société les place.

Une réflexion philosophique de Diderot sur le rapport amoureux qui soulève bien des questions. Parce qu’ils incarnent chacun un peu de ce beau XVIIIsiècle, on est tenté, comme je viens de le faire, de comparer cet épisode avec Les Liaisons dangereuses de Laclos. Valmont contre des Arcis ? Avantage des Arcis. Car si Valmont meurt d’avoir été dans le déni de son amour par orgueil, des Arcis enfin le reconnaît, l’accepte et s’en réjouit.

On ne peut se tromper toute une vie.

 

 

 

 

 La liberté de conter fleurette...

 

 

La liberté semble désormais un problème dans notre pays. Les polémiques s’enchaînent sur ses différentes manifestations : celle de tout dire, d’être différent, de créer, de stigmatiser, de revendiquer, de contester ou de se démarquer ; la liste est longue.

Un groupe de femmes publie une lettre qui dénonce ce qu’elles appellent la « vague purificatoire », nous alertant notamment sur cette dérive inquiétante qui consiste à limiter de plus en plus la liberté d’expression au nom, cette fois, de la protection des femmes.

Modifier la fin de l’opéra Carmen pour ne pas mettre en scène de la violence faite à une femme est d’une stupidité confondante et une offense faite à l’œuvre de Bizet. Certains éditeurs auraient demandé à des écrivains de majorer le rôle des personnages féminins, d’insister sur leur souffrance et de forcer le trait pour dénoncer le sexisme. Cela embrasse la tendance actuelle, sans doute à des fins mercantiles, mais cela modifie aussi le regard que nous portons sur nous-même et sur notre société, puisque l’art s’en veut, pour une large part, le reflet. Ce cahier des charges envers les artistes et les créateurs devient extrêmement préoccupant dans un pays soi-disant démocratique. Au passage, et dans un tout autre domaine, la page de garde des albums Astérix, emblématique de la collection, « Toute la Gaule est occupée. Toute ? Non ! Un petit village résiste encore et toujours à l’envahisseur, etc. » a été supprimée dans le dernier opus. Interrogée sur le sujet, la maison d’édition s’en est sortie par un « no comment ». Pas de hasard, là non plus. Politiquement correct, donc.

Mais revenons à notre sujet. « On a peut-être toujours raison de se révolter, mais on n’a pas raison sur tout quand on se révolte », écrit Pascal Bruckner. À force de vouloir bien faire, on arrive à des aberrations. Ainsi, la loi visant, par exemple, à pénaliser les réflexions sexistes dont les femmes sont victimes dans la rue est-elle une absurdité. Je me promène et entends un homme m’adresser des propos injurieux ou salaces. Je peux, maintenant, interroger l’indélicat, noter gentiment ses coordonnées et son état civil et me rendre au commissariat le plus proche afin de porter plainte. Un vrai progrès ! Par la suite, et pour peu que ma plainte aboutisse, on me dira naturellement, et à juste titre, que je n’ai aucun témoin et que c’est sa parole contre la mienne. Cette loi est, on le voit, inapplicable et d’une inanité confondante. Un effet d’annonce parmi tant d’autres.

Vient ensuite le harcèlement à proprement parler. Là, le débat est plus compliqué. On ne peut mettre sur le même plan le lourdaud qui vient s’asseoir près de vous dans un parc, que vous allez éconduire en deux phrases et celui qui se colle littéralement à vous dans le métro et passe sa main entre vos jambes. Car là, non, mesdames les signataires, il ne s’agit pas d’un « non-événement ». Tout est une question de curseur et si la liberté de séduire est aussi ce que prétend défendre légitimement cette lettre, l’expression « liberté d’importuner », même si celle-ci est le corollaire de la première, semble pour le moins maladroite, et c’est bien ce qui a permis à beaucoup de gens se présentant comme « féministes » de dénoncer ce texte. Une simple erreur, mais fatale, et qui est très dommage.

 La lettre se termine par l’idée qu’il est indispensable d’éduquer les filles à réagir, à ne pas se poser en victimes. Certes ! Une grande partie de la solution au problème passe par l’ÉDUCATION. Mais pas seulement celle des filles !! Dommage, là encore, de s’arrêter en si bon chemin ! Car si l’on doit apprendre aux demoiselles à ne pas être des victimes, apprenons aussi aux garçons à ne pas devenir des bourreaux. Le respect de l’autre s’enseigne et s’acquiert dès l’enfance, dans l’altérité, la patience et les explications. Dans l’exemple, aussi. Un enfant qui voit son père traiter sa mère -et les femmes en général- avec respect aura sans doute plus de chance d’être respectueux à son tour, une fois devenu grand. Et je m’étonne que cet aspect-là, qui est pourtant essentiel, voire primordial, ait été passé sous silence. On a un peu la sensation de femmes parlant des femmes… aux femmes ! Nous vivons tous ensemble, pourtant !

La réponse allemande aux agressions sexuelles qui a consisté cette année à créer des zones exclusivement réservées aux femmes pour le nouvel an fait froid dans le dos. Plus de surveillance, plus de sécurité, plus d’encadrement aurait permis de maintenir la mixité qui est l’une des composantes non négociables de nos sociétés occidentales. Censurer, interdire, séparer, parquer les gens n’a jamais rien apporté de positif. C’est pourtant les options qui semblent être retenues de plus en plus.

L’équilibre est difficile à trouver.

Protéger les femmes du harcèlement et du viol, qui est un crime, en voulant mettre hors d’état de nuire les goujats, les harceleurs et violeurs sans pour autant décourager les hommes et tuer l’art de la séduction semble être ce dont il est question. Pourtant le débat est assurément biaisé. Car ce ne sont pas les mêmes ! Depuis l’homme de pouvoir au jeune voyou, aucun violeur/harceleur n’ignore qu’il harcèle ou qu’il agresse. Expliquer qu’il faut encadrer ceci et interdire cela parce que « parfois on ne se rend pas compte » est assez hypocrite. La France montre sans cesse du doigt l’Amérique et son affaire Weinstein, alors que le milieu médiatico-politique français comporte lui aussi des individus peu recommandables que les femmes évitent, dont elles parlent entre elles, et que l’on nomme joliment des « séducteurs » dans les médias. Ces hommes occupent des postes importants et harcèlent en toute impunité. Sans doute les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc les inquiètent-ils un peu, car ils ont certes libéré la parole des femmes. Toutefois, ces dénonciations ont aussi donné lieu à des débordements tout aussi violents. On ne peut valider, dans une démocratie, le fait d’accuser sans preuve et de façon souvent anonyme sur les réseaux sociaux. Nul ne saurait se substituer à la justice. Alors que faire ?

Apprendre aux filles/femmes à ne pas subir en silence, enseigner aux garçons/hommes à respecter un refus, créer des groupes de paroles dans les lycées ou les entreprises pour montrer où placer les curseurs est probablement plus approprié que ce à quoi nous assistons actuellement.

Protéger les femmes et obtenir l’égalité des sexes est un combat auquel il ne faut pas renoncer. Il ne passe ni par la dénonciation sauvage, ni par l’écriture inclusive, ni par la censure, ni par une forme de puritanisme dans l’art, mais par l’éducation. Les hommes et les femmes sont faits pour vivre ensemble, s’aimer, se déchirer, se conquérir, se fuir, se retrouver. Au-delà des codes et de la bien-pensance. Dans le respect de l’autre et la confiance. « Il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux » écrivait Musset. Il nous faut préserver la liberté de séduire, la galanterie, le badinage et le marivaudage, le jeu de l’amour et de la tentation qui sont autant de délicats jardins à cultiver car conter fleurette recèle parfois des parfums bien enivrants !

 

 

 

Quand "la liberté d'en rire" devient "se rire de la liberté"

 

 

 

La remise en question est indispensable à l’évolution psychologique de tout individu et celui qui s’en détourne répète souvent ses erreurs. Il en va de même pour une société lorsque celle-ci, ivre de ses acquis et endormie par ses conquêtes, ses progrès et ses avancées, cesse de s’interroger et de s’autoévaluer. « La principale leçon de l’Histoire est que l’espèce humaine est incapable d’apprendre » disait Churchill… Cela n’est, hélas, que trop vrai.

C’est aussi affligeant, voire désespérant.

Nous assistons actuellement à un phénomène aussi étrange que préoccupant : Depuis quelque temps, subrepticement, une catégorie de bien-pensants impose son diktat idéologique et dicte son cahier des charges dans une sorte de silence gêné et complice des médias et des politiques. Limogeage d’un humoriste du service public, fermeture en cascade de comptes Twitter et Facebook, excuses exigées dès la moindre « sortie de route », sanctions pour « dérapages », etc. Nous sommes très loin du fameux slogan « il est interdit d’interdire » de mai 68, mais aussi, et c’est bien plus grave, nous nous détournons du fameux #JeSuisCharlie.

Car peut-on croire, et surtout si l’on s’en réfère au tirage calamiteux de ce journal au bord du dépôt de bilan au moment du drame, que tous les gens qui ont relayé ce hashtag partageaient les idées politiques de Charlie Hebdo ? Nenni !

Ce que cette foule a affirmé avec force, c’est son adhésion et son soutien sans condition à la liberté d’expression, non négociable dans une démocratie. Je peux me sentir heurté par une parole, un dessin, un calembour, un jeu de mots, dois-je pour autant les interdire ? Et devons-nous tous rire des mêmes choses ?

Il est, certes, des sujets sensibles et douloureux.

Doit-on pour autant les sanctuariser ? Certainement pas. Par ailleurs, ce qui me peine et me bouleverse, ne touche pas forcément autrui. Qui donc déciderait alors de ce qui est blessant ?

Nous courons à notre perte dans cette police de l’expression, car une société se construit et évolue sur une dialectique libre de la pensée, non sur un enfermement. Nous sommes en train de créer et de valider un délit d’opinion qui ne se nomme pas, de fabriquer un code liberticide qui structure désormais nos échanges. Aurions-nous été la France du siècle des Lumières si à la moindre critique de l’Église catholique de la part des philosophes, on avait brandi le délit de christianophobie ? Les monarques absolus eux-mêmes avaient auprès d’eux des bouffons qui osaient tout, et s’affranchissaient des codes de bienséance de la Cour et de la censure royale !

Un réseau social qui s’affiche comme un « espace de liberté » ose publier, en toute impunité, une liste des sujets sur lesquels nous n’aurons désormais plus le droit de plaisanter. Certains proclament que Pierre Desproges, Coluche ou Guy Bedos étaient racistes et qu’il est « rassurant » de savoir qu’aujourd’hui, ils ne pourraient plus s’exprimer ! Eux qui ont consacré leur vie et leur œuvre à lutter contre cette abomination en employant justement le second degré seraient maintenant relégués au rang de « nuisibles ».

Plusieurs humoristes se sont exprimés pour dénoncer une réelle dérive et un musellement de la pensée. Mais cela ne semble guère infléchir cette effroyable mécanique qui s’est enclenchée. Les donneurs de leçon sont à la manœuvre avec en toile de fond une volonté idéologique et politique.

Commencer une phrase par « le rire doit…. » est le signe que notre société est malade.

Le rire ne doit pas, il est.

Il est complice, joyeux, acide, jaune, grinçant, transgressif, moqueur, narquois, cynique, heureux.

Il est ce que « Dieu a donné aux hommes pour les consoler d’être intelligents », disait Pagnol.

De là à en déduire que nous sommes en train de devenir stupides, il n’y a qu’un pas.

 

 

Un Johnny nommé désir

 

 

Ainsi la France vient de dire adieu à Johnny Hallyday. L’annonce de sa mort n’a pas été une surprise : on savait l’homme très malade et sa récente hospitalisation pour détresse respiratoire n’était guère encourageante. Lorsque la nouvelle est tombée, j’ai bien sûr pensé à ses proches dans le deuil et le chagrin. Mais, toute meurtrie encore par la disparition de Jean d’Ormesson, je n’ai pas vraiment pris la mesure de mes sentiments personnels devant celle de ce monument de la chanson française à la voix incomparable. Une mélodie s’est simplement imposée à moi, la chanson Tennessee, que j’ai toujours beaucoup aimée et que je fredonnais sans en avoir vraiment conscience.

À distance de l’événement, il me vient quelques réflexions. La première est le tort qu’a pu faire l’émission des Guignols quant à l’image de Johnny. Je suis la génération Canal +. Cette chaîne innovante, jeune et dynamique a vu le jour l’année de ma terminale. Nous étions incontestablement influencés par ce nouvel esprit et les Guignols faisaient partie de nos « incontournables ». Je réalise que je n’ai pas ensuite cherché à dépasser ce portrait peu flatteur.

J’ai vu Gainsbourg, Polnareff, Lavilliers, Lavoine, Farmer, Souchon, Goldman en concert, mais ne me suis jamais déplacée pour Johnny. J’ai pourtant toujours été très séduite par sa puissance vocale et l’ai toujours considéré comme un immense artiste. Depuis son départ, les chaînes passent en boucle ses interviews et ses tubes et je découvre à la fois un homme intelligent, sensible et simple en dépit de sa célébrité. Un homme ayant de l’humour et sachant, chose rare, rire de lui-même. Mais je découvre aussi, stupéfaite, que moi qui pensais ignorer sa discographie, je connais nombre de ses chansons et qu’à ma grande surprise, il m’a accompagnée discrètement, presque à mon insu, durant toutes ces années. Jamais je n’aurais pensé suivre ses obsèques, émue, à la télévision et déplorer sincèrement, comme tant d’autres personnes, son départ. Nous perdons un artiste au talent immense et sans doute inégalé en France.

Mais cela va plus loin.

Nous enterrons une énergie folle, une puissance créatrice, une démesure assumée, une sorte de folie contagieuse qui nous faisait aimer. Aimer cette fougue, cet enthousiasme, ce besoin constant de se dépasser. En dépit de ses fêlures, Johnny Hallyday savait communiquer un appétit de vie incandescent, un remède au chagrin et à la dépression. Force est d’écrire que notre rocker était un remède au blues…

Avec lui s’en va peut-être, à notre insu, l’enthousiasme qui nous fait tant défaut aujourd’hui et c’est aussi sans doute ce que nous pleurons devant ce cercueil blanc qui l’emporte loin de nous. Tant de radios ont écrit que l’on avait tous en nous quelque chose de Johnny ! Le jeu de mots était facile, mais il est tellement vrai ! Et puisqu’il adorait Tennessee Williams au point de lui consacrer l’un de ses plus beaux tubes, on peut dire que nous perdons aujourd’hui un chanteur qui donnait envie d’avoir envie :

Un Johnny nommé désir.

 

 

Une loi qui ne fait pas un tabac...

   

La ministre de la santé « réfléchit » à l’idée d’interdire aux cinéastes les scènes où les acteurs seraient en train de fumer. (Vous noterez que j’ai écrit « acteurs », mais cela vaut donc aussi pour les actrices, l’Académie s’étant prononcée contre l’écriture inclusive !).

Plusieurs articles ont, à juste titre, relayé les scènes culte au cinéma et l’on ne résiste pas à l’envie de citer encore quelques souvenirs : Clint Eastwood allumant la mèche d’un bâton de dynamite avec son cigare, Pierre Fresnay relevant la tête, son mégot au coin des lèvres, Lino Ventura ou Romy Schneider aspirant sensuellement la fumée…

Et que dire de Marlene Dietrich ou de Rita Hayworth qui, tenant un fume-cigarette, ont fait fantasmer des générations entières…

On a supprimé, voilà des années, la petite cigarette de Lucky Luke pour la remplacer par un brin d’herbe. Les jeunes gens ont-ils moins fumé pour autant ?

Pourquoi d’ailleurs s’en prendre juste aux cinéastes et pas aux romanciers ? Combien de films sont des adaptations de livres ? Peut-on imaginer transposer Maigret et lui confisquer sa pipe sans que cela ne soit une trahison vis-à-vis de Simenon ?

Ce qui amène, dans un deuxième temps, à s’interroger sur le choix particulier du tabac. Oui, les chiffres sont alarmants ; oui, le cancer tue. Mais l’alcool fait des ravages, tout comme la cocaïne ou même… le sucre ! Or quand vous allez au cinéma, on vous passe en boucle toute une série de publicités de friandises grasses et sucrées destinées à vous donner envie de les consommer pendant la projection  puisqu’elles sont en vente sur place. Et que dire du pop-corn, qui a le double avantage d’horripiler vos voisins et de vous mettre sous perf de cholestérol pendant deux heures et demi !

Tout cela manquerait donc et de rigueur et de logique.

 On peine à mesurer l’impact de cette éventuelle décision sur la santé publique. Irais-je fumer après un film dans lequel on a fumé si je suis non-fumeur ? Certes non. Arrêterais-je de fumer si je viens de voir un film dans lequel personne ne fume ? Pas davantage.

 En revanche, en matière de liberté d’expression, cette décision serait effroyable. Non, madame la ministre, les artistes, les auteurs en tous genres, ne sont pas là pour donner de bons conseils aux citoyens, pour qu’ils fassent leurs huit heures de sommeil et mangent équilibré. Un cinéaste ou un écrivain a une représentation du monde et son art lui permet de s’exprimer et de proposer de s’extraire du réel en le transfigurant.

Votre rôle de femme politique, et particulièrement de ministre de la Santé, est de faire de la prévention, d’informer, de dissuader, et de soigner. Cela ne passe pas par la censure quelle qu’elle soit.

Parce que dans une démocratie qui se respecte, RIEN ne doit passer par la censure, même la cause la plus noble.

Voltaire l’a très bien expliqué.

Un artiste doit être libre ; libre de créer, de transgresser même, sans aucune contrainte idéologique.

Et que ferons-nous des films étrangers qui ne subiraient pas cette loi inique ? Faudrait-il leur interdire le territoire ? Vous risquez, je le crains fort, d'obtenir l’inverse de ce que vous souhaitez mettre en place : des gens comme moi, allergiques au tabac, deviendront de farouches défenseurs de la cigarette, au nom de la liberté d’expression qui leur est si chère !

Et pensez aux artistes et aux chefs-d’œuvre dont l’univers était et demeure indissociable de la cigarette.

Dieu est fumeur de Havane, madame, et il est éternel.

 

 

 

 

 

Non, 14-18 n'est pas le combat pour le vivre ensemble...

 

 

 

 

 

Il est toujours important et jamais inutile de rappeler, à l’occasion de la commémoration de la signature d’un armistice qui marque la fin d’une guerre, les valeurs européennes d’entente et de paix, d’échange et de respect entre les peuples. Nous devons préserver et chérir cette paix qui nous permet, nous femmes, de ne pas entendre le bruit des canons, de ne pas voir partir nos maris, nos pères ou nos fils sans savoir s’ils vont revenir, de demeurer sans nouvelle dans une angoisse indicible, de n’avoir d’autres perspectives d’avenir que celles de porter leur deuil ou de les voir rentrer blessés, défigurés, mutilés, anéantis tant physiquement que psychologiquement.

Telle fut la Grande Guerre, dont les témoins aujourd’hui disparus ont pourtant laissé tant de traces.

Je possède les lettres de mon arrière grand-père, tombé en 1917, laissant trois enfants et une épouse désemparés. Toute sa vie, ma grand-mère a regretté la mort de « son petit papa » qu’elle a serré dans ses bras pour la dernière fois à l’âge de sept ans.

Mais ce qui me frappe dans ses missives, c’est son amour immodéré de la France, sa patrie. Dans l’enfer de Verdun, jamais cet homme n’a cessé de louer ce pays qu’il aimait pour la liberté duquel il se battait. Après avoir embrassé « ses chers petits » et prié son épouse de prendre soin d’elle et de ceux qu’il aimait tant, il termine souvent ses lettres par « nous gagnerons, vive la patrie, vive la France ! » Et Dieu seul sait pourtant qu’il ne voulait pas repartir, lors de sa dernière permission, la peur au ventre, conscient qu’il ne reviendrait pas…

Cette douleur nous a été transmise à ma mère puis à moi. Son départ, ses souffrances et sa mort ont été portés par ma grand-mère qui nous en a maintes et maintes fois parlé. J’ai aujourd’hui l’impression de connaître cet homme qui n’a pas eu le temps de vivre sa vie et qui a tant donné en si peu d’années.

Alors la récupération politique de cette Grande Guerre me heurte, me blesse, me révolte.

Beaucoup d’hommes politiques continuent de dévoyer l’Histoire sans vergogne, de la détourner, de la réécrire et tellement de médias se font l’écho de ces contre-vérités !

Que le 11 novembre soit un jour où il nous faille réfléchir à la fragilité de la paix est un fait entendu. Qu’il soit nécessaire de consolider l’Europe, laquelle garantit cette entente entre les peuples, est une évidence.

Mais que l’on entende que ces hommes courageux sont tombés pour défendre le « vivre-ensemble », voilà qui est une faute morale pour le moins glaçante. Aucune idée de tolérance mutuelle n’entre en ligne de compte dans les causes de la Première guerre mondiale ! 14-18 n’est pas une guerre civile !

Pardon, messieurs les politiques, mais non : nos aïeux ne se sont pas faits massacrer pour défendre le « vivre-ensemble » avec les Allemands.  

Ces soldats sont morts pour que la France ne devienne justement pas Allemande, que nous puissions aujourd’hui continuer à parler le Français, à faire vivre et rayonner notre culture.

Ces soldats sont morts pour préserver la souveraineté de notre pays et la liberté de ses citoyens à disposer d’eux-mêmes sans être inféodés à un autre état.

Ces soldats sont morts pour que la France que nous portons au cœur demeure cette France éternelle.

 

 

 

 

Pourquoi adorer l'oeuvre de Lelouch ?

 

 

 

 

 

Ses thèmes me bouleversent, sa façon de filmer m’émeut, sa compréhension du monde m’intrigue. Mais surtout, je viens de comprendre ce que cet homme a de balzacien !

Balzac disait avoir "l'ambition immodérée de tout voir et de tout faire voir, de tout comprendre et de tout faire comprendre » Il a écrit, avec la Comédie humaine, la chronique de son siècle. Lisez Béatrix et vous serez époustouflés qu’un individu de sexe masculin ait pu si bien cerner LA femme, toute la femme et toutes les femmes…

Cette même ambition de la totalité transparaît chez Lelouch. Usant de sa caméra comme d’un scalpel, il interroge l’histoire, il questionne le monde, il convoque les hommes et la complexité de leurs sentiments pour tenter de comprendre… et peut-être même trouver un sens à l’absurde !

De la belle Histoire à Les Uns et les autres, de Vivre pour vivre au Genre humain, Lelouch observe l’humanité pour percer le mystère de la destinée, qu’elle soit collective ou individuelle. Balzac, là encore ! « Un coup de foudre, explique le cinéaste, ce n’est pas une seconde qui dure un siècle, c’est un siècle qui dure une seconde ». Vertige de l’homme qui se retourne pour essayer de démêler l’écheveau de ses chemins de vie et de tout ce qui a concouru, depuis la nuit des temps, à faire de lui ce qu’il est.

Balzac questionnait pareillement la société, le monde, la nature humaine. Indéniablement, le flambeau a été repris. Ce n’est plus par le truchement d’une écriture maîtrisée mais par une façon de filmer extrêmement personnelle que Lelouch se distingue et s’affirme dans son unicité. L’image n’est plus une figure de style ; elle impressionne la pellicule. Mais l’exigence d’absolu demeure la même.

Et c’est ce qui confère à Claude Lelouch tout son génie.

Avec une capacité unique à s’émouvoir, il se passionne pour l’universel humain en questionnant les âmes et s’adresse à la part secrète qui est en nous.

Lelouch, c’est toute notre vie qui durerait un film.